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2 novembre 2009 1 02 /11 /novembre /2009 23:23
Dialogue aux sommets
Xavier Filliez


Gilles Sierro (à gauche) et Hubert Cretton, guides de montagne, au col de la Forclaz. «Autrefois, dans chaque famille, il y avait un guide et un curé. J’ai fait guide», se rappelle Hubert. (Eddy Mottaz)

Hubert Cretton a cinquante ans de métier. Gilles Sierro vient d’obtenir son brevet de guide. Entre passion et rudesse, ils disent leur rapport à cette profession mythique qui fête ses 100 ans en Valais. Portraits croisés

«Passer ses journées dans le plus beau bureau du monde grâce à l’argent des autres.» Si Gilles Sierro et Hubert Cretton devaient se mettre d’accord sur une définition passe-partout du métier de guide de montagne, ce serait celle-là. «Comment pourrait-on se payer des déposes hélico aussi souvent sans les clients?» Voilà pour la boutade. Voilà pour l’approche de la montagne par égoïsme. Forcément insatisfaisante, puisqu’on reconnaît généralement aux guides d’autres vertus que celle de se regarder le nombril.

C’est quoi, au juste, être guide de montagne en 2009? Alors que la profession s’est constituée en association il y a exactement cent ans en Valais – un des berceaux de l’alpinisme qui forme un tiers du contingent suisse (1500 guides diplômés) –, la réponse appelle naturellement une rencontre entre deux générations. Ladite rencontre a lieu «au bureau» justement, au col de la Forclaz, où le glacier des Grands tire péniblement la langue jusqu’à nous et marque la limite entre notre plaine et leur univers glacé.

Le choc des générations ne s’arrête pas à la fraîcheur naïve de Gilles, 30 ans, diplômé depuis quelques jours qui n’ose encore trop y croire, et la peau tannée d’Hubert, marquée par le soleil autant que par ses 73 ans dont quarante-neuf passés comme chef de cordée. Coca contre bière pression. Timidité bien assumée contre grande gueule limite envahissante. Il faut de tout pour faire un monde. Là-haut aussi.

«Etre le lien entre un client et son rêve»

«Live simply». C’est le pull-over griffé du plus jeune qui dit efficacement ce qui fait un guide à toutes les époques. Vivre simplement. La nature qui vous prend pour ne plus vous lâcher. Gilles Sierro et Hubert Cretton ont donc bien plus en commun que la ligne effilochée des arêtes sommitales qu’ils arpentent. «Autrefois, dans chaque famille, il y avait un guide et un curé. J’ai fait guide», rigole Hubert, aspiré vers le haut par quelques modèles dans son arbre généalogique du côté de Chamonix. Deux de ses frères le suivront «pour s’entraîner en cachette au glacier du Trient». Son fils aussi se convertira.

Gilles Sierro, lui, a longtemps idéalisé le métier, pensant qu’il lui était inaccessible. Il met d’emblée beaucoup de cœur dans son récit. «J’ai voulu devenir guide pour être… ce lien entre le client et son rêve.» Trois ans de pratique à peine pour sa période de formation, mais déjà les remarques suscitent son incompréhension. Du genre: «Tu n’as pas peur de t’ennuyer en faisant le Breithorn (une course réputée facile, ndlr) avec nous?» Evidemment qu’il ne va pas s’ennuyer. «En plus du plaisir, on a tous les soucis. Mais c’est ce que j’aime. Me sentir essentiel. Tout maîtriser.»

Entre les trophées,le danger, la mort

Au fil de la discussion, l’essentiel tranche pourtant assez rapidement avec le superficiel. Est-ce par contagion des interminables veillées en cabane à refaire le monde que les guides aiment autant se raconter leurs prouesses? Nous voilà plongés dans une valse d’exploits personnels, ­entamée par Hubert sans qu’on ait eu à le questionner. Il y eut la fameuse «face Nord des Grandes Jorasses, l’éperon Walker, avec un client. C’était déjà vu comme téméraire à l’époque, se gausse-t-il. C’était limite… On était quelques-uns à faire des choses dures.»

Gilles se marre. Par admiration. Et en songeant à ce qu’il lui reste à accomplir. La voie Bonatti, dans le Pilier du Dru, la Cima Grande, dans les Dolomites, «la Comici, pas la Brandler, ça j’avais fait une autre fois…» L’aïeul continue de distribuer ses trophées mais finit tout de même par tendre la perche à son cadet, vantant sa technique du ski, puisque lui est venu à l’alpinisme par cette porte-là. En Valais, on trouve beaucoup de bons skieurs. Mais Gilles est du genre à skier la face Nord du Mont Blanc de Cheilon, une pente à 60°, «ouverte par Dédé Anzévui en 84 ou quelque chose comme ça».

De dessinateur à guide en passant par professeur de ski: c’est la voie que Gilles a choisie. Cent vingt ans après les pionniers des grandes traversées alpines, pour lesquels les deux compères partagent la même admiration. Même si Hubert dit n’avoir jamais admiré personne au point de lui voir une auréole derrière la tête, comment ne pourrait-il pas saluer l’œuvre de ces maîtres, dans «leurs souliers à clous et avec leurs cordes en chanvre».

Raconter le métier de guide, ce n’est pas seulement résumer ses succès dans un doux mélange de fla-fla et d’humilité pour fasciner le néophyte planté dans son sofa à scruter l’inaccessible. C’est aussi dire la réalité parfois beaucoup moins colorée que les couchers de soleil sur la Couronne impériale. Le danger. La mort. L’insécurité permanente. Les copains qui tombent comme des mouches. C’est s’en accommoder. «Il y a toujours une raison: une faute ou la fatalité», dit l’un. «Même si les tribunaux se satisfont de moins en moins de la fatalité», complète l’autre.

La pression des clients s’accentue

«La haute montagne, c’est pas comme une belle falaise bien nette, résume Hubert. La difficulté et le danger sont partout.» La relation entre le guide et son client tient donc en un paradoxe. Elle est faite de méfiance: «Il n’est pas comme ton copain. Il peut toujours faire une bêtise. Certains pensent que parce qu’ils ont payé, ils ne risquent plus rien.» Puis, au fil du temps, la confiance acquise peut tantôt confiner à l’amitié. «Mon ami John, (un client suédois de Verbier, ndlr), si je ne suis pas là un jour, il ne va pas en montagne avec un autre guide. Il croit qu’il va tomber dans un trou.»

La sécurité, dans l’ensemble, est mieux assurée aujourd’hui que naguère. Le matériel est plus fiable, les voies mieux pitonnées. Les conventions et le cadre légal qui réglementent l’exercice du métier aussi créent des conditions favorables: «Aujourd’hui, tu ne peux plus aller avec un client au Cervin la première fois. Tu dois faire une autre course d’abord pour le tester.»

Reste tout de même que notre rapport à la montagne hyperdémocratisée du XXIe siècle peut peser sur la profession. Le Londonien, par exemple, qui appelle le jeudi pour faire le mont Blanc le dimanche, comme il s’offrirait un ticket pour une attraction à Disneyland, ou les «15 personnes dans la cabane qui te disent qu’il faut y aller alors qu’il ne faut pas»: devant la pression des clients, qui distingue le «montagnard» du «consommateur de montagne», pensent-ils, «c’est parfois difficile de résister». Or, c’est justement le propre du métier: ne pas céder.

Hubert sera bientôt à l’abri de la tentation. Il dit avoir «levé le pied». Davantage de ski l’hiver, moins de grandes courses l’été. Son grand âge lui promet encore quelques bons rires derrière le Mont-Fort à l’aube alors qu’il s’apprête à ouvrir un boulevard dans la poudreuse un jour de belle neige et que des skieurs le regardent avec circonspection en lui lançant, comme à un grand-père: «Ça va aller?» Gilles rêve à un autre défi, plus escarpé qu’une face Nord. «Un jour, on m’a dit: le plus dur, ce sera d’obtenir l’estime des collègues.»

source  LETEMPS.CH

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